Le mot geisha associe deux caractères japonais : gei (art) et sha (personne). Une geisha est donc, au sens littéral, une personne qui pratique les arts. Danse, musique au shamisen, cérémonie du thé, art de la conversation : ses compétences relèvent du divertissement artistique, pas de la prestation sexuelle. La confusion entre geisha et prostituée persiste malgré tout en Occident, alimentée par des raccourcis historiques et cinématographiques qu’il est utile de démonter pièce par pièce.
Geisha et oiran : deux statuts distincts dans les quartiers de plaisir
La confusion la plus tenace repose sur la coexistence géographique des geishas et des courtisanes dans les mêmes quartiers, notamment à Yoshiwara (Edo) ou Shimabara (Kyoto). Les oiran, courtisanes de haut rang, étaient effectivement des prostituées. Elles maîtrisaient aussi le chant, la danse et la calligraphie, ce qui brouille la frontière aux yeux d’un observateur extérieur.
Les geishas, elles, intervenaient dans les ochaya (maisons de thé) pour animer les soirées avant que les courtisanes ne prennent le relais. Leurs rôles étaient codifiés et séparés : la geisha divertissait par ses talents artistiques, la courtisane offrait des services sexuels. Les geishas avaient d’ailleurs l’obligation de porter des tenues et des coiffures distinctes de celles des oiran, précisément pour éviter toute confusion.
Les premiers geishas étaient des hommes, appelés taikomochi, chargés d’animer les banquets par des plaisanteries et de la musique. Ce n’est qu’à partir du début du XIXe siècle que la totalité des geishas sont devenues des femmes. Ce détail historique suffit à montrer que la fonction originelle du métier n’avait rien de sexuel.

Ce que dit le droit japonais sur le métier de geisha
Le gouvernement japonais a officiellement reconnu le métier de geisha dès 1779 et leur a interdit la prostitution à cette date. La prostitution elle-même n’a été totalement proscrite au Japon qu’en 1957, avec la loi anti-prostitution (Baishun bōshi-hō).
Du point de vue juridique contemporain, les prestations des geishas (servir à boire, converser, animer une soirée par des jeux, danser ou jouer de la musique dans un cadre de banquet) sont rattachées à la catégorie des « entertainment business » au sens artistique de la Fūzoku eigyō-hō, la loi japonaise sur les établissements de divertissement. Cette classification les sépare explicitement des établissements à caractère sexuel.
Les révisions récentes de cette loi renforcent encore cette frontière :
- Une répression accrue des intermédiaires (« scouts ») qui recrutent des femmes pour les établissements sexuels, avec interdiction de leur verser des commissions.
- La criminalisation des pressions exercées sur des employées pour les pousser à la prostitution ou au travail dans des établissements sexuels.
- Un durcissement des sanctions contre les établissements sans licence, avec des amendes très élevées contre les structures qui organisent la prostitution de façon structurée.
Ces dispositions tracent une ligne légale nette entre le monde des hanamachi (quartiers de geishas) et celui de l’industrie du sexe.
Le film Mémoires d’une geisha et la déformation occidentale
Le roman d’Arthur Golden (1997), puis son adaptation au cinéma en 2005, ont massivement contribué à figer l’image de la geisha-prostituée dans l’imaginaire occidental. Le récit met en scène la vente de la virginité d’une maiko (apprentie geisha) au plus offrant, un épisode appelé mizuage.
Le mizuage a effectivement existé, mais sa nature et sa fréquence restent débattues. Dans le système des hanamachi de Kyoto, il désignait à l’origine un rituel de passage à l’âge adulte pour les maiko, marqué par un changement de coiffure. La dimension transactionnelle et sexuelle du mizuage relevait davantage du monde des courtisanes que de celui des geishas, et les témoignages d’anciennes geiko de Kyoto contestent la version romancée de Golden.
Le film a aussi été critiqué au Japon pour avoir confié les rôles principaux à des actrices chinoises, ce qui a renforcé le sentiment d’une appropriation culturelle déconnectée de la réalité du métier. Le succès commercial du film a néanmoins ancré durablement l’amalgame dans la culture populaire mondiale.
Le rôle du danna, souvent mal compris
Un autre élément qui alimente la confusion est la figure du danna, un patron financier qui prend en charge les frais considérables de la carrière d’une geisha (kimonos, formation, accessoires). La relation entre une geisha et son danna implique une forme de mécénat exclusif.
Certaines sources évoquent des relations intimes entre geisha et danna. Les retours terrain divergent sur ce point : la nature exacte de cette relation varie selon les époques, les okiya (maisons de geishas) et les individus concernés. Aucune règle formelle n’impose de contrepartie sexuelle dans cet arrangement, qui reste avant tout un système de patronage économique lié au coût élevé du métier.

Geisha à Kyoto aujourd’hui : un métier artistique sous pression touristique
Les geiko (terme utilisé à Kyoto pour désigner les geishas) et les maiko exercent principalement dans les hanamachi du quartier de Gion. Leur quotidien est structuré autour de l’apprentissage et de la pratique : cours de danse, de shamisen, de chant, répétitions pour les représentations saisonnières comme les Miyako Odori.
Le nombre de geishas a considérablement diminué au fil des décennies. Le métier exige un engagement total sur plusieurs années d’apprentissage, un mode de vie communautaire dans l’okiya, et une discipline qui décourage la majorité des candidates. Les maiko qui terminent leur formation complète restent peu nombreuses.
La pression touristique à Kyoto pose un problème distinct : des visiteurs harcèlent les maiko dans la rue pour obtenir des photos, les suivent jusqu’à leurs rendez-vous professionnels, voire tirent sur leurs kimonos. Les autorités de Kyoto ont dû instaurer des restrictions d’accès dans certaines ruelles de Gion pour protéger les geiko et maiko dans l’exercice de leur métier.
L’amalgame geisha-prostituée a des conséquences concrètes : il contribue à une forme de harcèlement fondé sur l’idée que ces femmes seraient « disponibles ». Des travaux récents sur les droits humains ont pointé les risques d’exploitation auxquels les jeunes maiko peuvent être exposées, non pas du fait du métier lui-même, mais du regard extérieur qui le déforme et des zones grises que ce regard entretient.
Réduire une geisha à une prostituée, c’est ignorer un système artistique codifié depuis plus de deux siècles, un cadre juridique qui sépare explicitement les deux activités, et la parole des femmes qui exercent ce métier. La persistance du cliché en dit davantage sur les projections occidentales que sur la réalité des hanamachi.

